Une véritable mise en scène théâtrale a intégré magnifiquement les poèmes les plus belles du poète Attila József (1902-1937) ce vendredi 17 novembre à Vincennes.

Parallèlement, des explications et les poèmes étaient projetés dans leur version française pour le public francophone.

La deuxième partie de la conférence était consacré au grand poète hongrois du dix-neuvième siècle János Arany. En plus des poèmes, nous avons entendu des anecdotes très amusantes sur l’amitié de ce poète à son contemporain Sándor Petőfi, également illustre poète.

Pour terminer, le conférencier-comédien-récitateur de poèmes nous a fait visionner un reportage de six minutes sur son « pèlerinage » qu’il  avait mené auprès des communautés bilingues et dont le but était faire connaître la poésie hongroise : « une petite goutte dans la mer pour améliorer le monde ».

 

 

DE L’AIR!

Ce qui me tourmentait, marchant vers ma maison,

         Qui m’empêcherait de le dire?

La tiède obscurité tombait sur le gazon,

         On eût dit du velours liquide,

Et sous mes pieds voici, plein d’un geignement doux,

Comme en ont les enfants qu’on a roués de coups,

          Le tournoi des feuilles livides.

Et puis, guetteurs en rond, voilà les noirs bosquets;

          On est aux abords de la ville.

Prudent, le vent boiteux d’automne a bifurqué

           Et sous les reverbères brille,

Comme un œil soupconneux, le terreau retourné.

Mais un canard s’est mis près de moi à corner,

           Tiré de son sommeil tranquille.

Dans ce désert, me suis-je dit, si l’on savait,

           On pourrait m’attaquer à l’aise!

Précisément, voici quelqu’un! Mais ce n’était

            Qu’un passant. Il passe et me laisse.

Je le regarde qui s’éloigne. Il pourrait bien

Me voler, me frapper! je ne lutterais point:

            Trop grande est, ce soir, ma détresse.

Ce que j’ai dit au téléphone – à qui? pourquoi? –

            Qu’à leur guise ils le vérifient!

Tout ce que je rêve et qu’on rêve avec moi,

            Qu’ils fassent un dossier perfide!

Savoir quand vous aurez groupé suffisamment

De preuves, de motifs, dans ce beau document

            Qui viole les droits de ma vie!

Car dans tout le pays les villages mourants

           – Dans l’un d’entre eux naquit ma mère –

Sont là pour entourer l’arbre du droit vivant,

          Telles ces feuilles éphémères,

Ces feuilles qu’on écrase – Oui, ce sort est le leur!

Mais de bruire, aussi, pour dire leur malheur

           Avant de finir en poussière!

Ce que vous appelez l’ordre, je m’y sens mal,

           Cet ordre-là, je le refuse,

De même que la vie confortable où s’installe

           Celui qui a un peu d’astuce.

Je ne veux pas d’un peuple qui tremble en votant,

Qui mijote, l’œil bas, des avis de Normand

            Et qu’un repas funèbre amuse.

L’ordre que vous prêchez n’est pas l’ordre pour moi!

            Déjà, je ne pouvais comprendre,

Étant enfant, pourquoi l’on me battait, pourquoi?…

            – Quand, pour une parole tendre,

Je me serais jeté de bon cœur dans le feu –

Mais seulement que j’étais seul et malheureux,

            Et maman trop loin pour m’entendre.

Mais aujourd’hui je suis un homme. Un métal froid

           A recouvert mes dents mauvaises,

Comme la mort mon cœur… Mais il y a Mon Droit!

            Et n’étant pas encore glaise,

Ou cendre, ou pur esprit, je ne saurais trouver

De valeur à ma peau, s’il faut pour la sauver,

            Que je me soumette et me taise.

Ma conscience et mon seul maître! Sommes-nous

            Hommes, ou bien bêtes sauvages?

Nous avons un cerveau! Un cœur dont chaque coup

            De tout dossier brise la cage!

Arrive, Liberté! Enfante l’ordre vrai!

Que ta bonté l’enseigne! Et laisse ensuite, en paix,

            Jouer ton enfant bel et grave!

(Jean Rousselot, d’après Ladislas Gara)

 

SALUT A THOMAS MANN

           Comme un enfant espérant la visite

Du repos et qui soudain te prie, de son lit,

           Craignant les assauts de la nuit:

      „Raconte-moi!… ne t’en vas pas si vite!…”

Tandis que, de frayeur, son petit cœur palpite,

Lui-même ne sachant, partagé dans son choix,

            Quelle est sa préférence:

             S’il aime mieux ta voix

Ou si, plus que le conte, il aime ta présence…

Ainsi, nous t’en prions, parmi nous viens t’asseoir!

     Nous saurons garder souvenance

     De tes propos, de cet espoir:

            Redis-nous que nous sommes

            Tous avec toi ce soir

Unis par le souci que nous avons des hommes.

Dis-nous la vérité: plus loin que le réel…

Le poète jamais ne ment. Que de ton ciel

     Jusqu’à nous fronts jaillisse la lumière,     

     Car seuls, exclus de la clarté première,

Nous ne comptons pour rien. Tel Hans Castorp qui voit

Au travers de la chair de Madame Chauchat,

C’est au profond de nous que nous voulons descendre.

Tes mots capitonnés, délicats à saisir,

     Nul bruit ne pourrait les meurtrir.

Dis-nous le Beau, dis-nous le Mal, fais-nous comprendre.

     Hausse nos cœurs du deuil jusqu’au désir.

     Kosztolányi, nous l’avons mis en terre:

Ainsi que le cancer rongeait son pauvre corps,

Ainsi plus d’un État, monstrueux et retors,

Ronge l’humanité, redoublant sa misère…

Quelles idées de loup viendront nous assaillir

Demain? Quel poison neuf sera mis à bouillir?

           Combien de temps encore

Se trouvera-t-il un endroit ou librement

     Tu puisses parler… on l’ignore!

               En t’écoutant,

           Les hommes que nous sommes

           Doivent rester des hommes.

           Pas de relâchement!

     Et que les femmes quant à elles

Restent libres, restent charmantes, restent belles.

     Et nous demeurons des humains.

                On les compte,

            Car il en est de moins en moins.

            Prends place et dis-nous tes beaux contes!

Nous entendons ta voix, d’autres feront semblant

             De se porter à ton écoute,

Heureux pourtant aussi de se dire, sans doute:

Il reste un Européen parmi tous ces Blancs!

(Jean-Paul Fauché)

 

CŒUR PUR

Je n’ai ni père ni mère

Pas de patrie, pas de Dieu,

Berceau ni linceul sur terre,

Maîtresse, baisers, ni feu.

Trois jours pleins que je ne mange

Ni beaucoup, ni moins, mais rien.

Mes vingt ans, je les échange,

Ma puissance, tout mon bien.

Qui donc les prendra ? Personne.

Mais le diable les voudra.

Le cœur pur et l’âme bonne,

Voler, tuer, pourquoi pas ?

On va venir et me prendre,

Me mettre en sol saint et clos,

Fatale, une herbe va prendre

Force dans mon cœur si beau…

(Guillevic)

 

MAMAN

Voilà huit jours que je pense à maman.

A chaque pas son image m’arrête.

Elle portait un grand panier grinçant

Et montait, leste, au-dessus de ma tête.

J’étais, en ce temps-là, tout d’une pièce,

Je ne cessais de hurler, de piaffer ;

Que ce linge à d’autres maman le laisse,

Que ce soit moi qu’elle emporte au grenier.

Mais elle étendait le linge luisant,

Montait, sans gronder, sans me regarder.

Le linge gonflé bruissait à présent,

Je le voyais voler, tourbillonner.

Je ne me plaindrais plus. Il est trop tard.

Elle est maintenant géante à mes yeux,

Ses cheveux gris sur le ciel sont épars.

Dans l’eau du ciel elle dissout le bleu.

(Guillevic)

 

TANDIS QUE TRAVERSAIT LA BELLE…

Tandis que traversait la Belle

Près des moineaux vinrent s’asseoir

Les colombes en rimballe.

Frôlant la marche du trottoir

Apparut la claire cheville

Tel un point d’aube dans le noir.

Comme brise sous la charmille,

L’épaule frémit. Un gamin

S’éprenait de la jeune fille.

Les éclats du ciel citadin

Et la démarche aérienne

Vous rendaient joyeux, plein d’entrain!

On souriait à cette Reine,

Racine et branche pour mon cœur,

Ce dont nul ne concevait peine.

Sur mes genoux, tout en douceur,

Empêchant qu’on vînt me la prendre,

Je le bercai. Mais j’avais peur.

Nul pourtant ne vint nous surprendre.

Ils étaient d’humeur amicale,

L’envie expirait sans attendre…

Et la Belle avançait, royale!

Et le vent svelte la suivait

Dans sa démarche triomphale.

La fraicheur du vent l’habillait!

(Jean-Pau Faucher)

 

ENTRER SANS FRAPPER

Si j’apprends à t’aimer, chez moi tu pourras entrer sans frapper,

mais réfléchis bien: ce sera pour t’étendre

sur ma paillasse, et soupirer à l’unisson de la paille

     crachant poussière.

Je t’apporterai une cruche d’eau fraiche

et j’essuierai tes souliers quand tu t’en iras;

personne ici ne nous dérange:

tu pourras donc, dos courbé, rapiécer nos nippes.

Grand est ici le silence: je te parlerai;

si tu es fatigué, je te ferai asseoir sur l’unique chaise;

s’il fait chaud, tu pourras ôter col et cravate;

si tu as faim, tu auras pour la seule assiette une feuille de papier,

        mais propre,

et n’oublie pas m’en laisser un peu – moi aussi j’ai grand faim.

Si j’apprends à t’aimer, chez moi tu pourras entrer sans frapper,

mais réfléchis bien:

tu me ferais peine si d’ici longtemps tu te dispensais

       de venir chez moi.

(Traduction par Georges Kassai et Jean-Pierre Sicre)

 

POUR MON ANNIVERSAIRE

Aujourd’hui j’ai trente-deux ans.

Je me fais un cadeau plaisant.

Je m’autorise

Une surprise.

C’est au café sur une table

Que sera fait ce don notable,

Petit poème

Fait pour moi-même.

Trente-deux ans derrière moi

Mais pas deux cents pengoes par mois.

C’est mon état

Dans cet État.

        

C’eût été bien : prof de philo

Au lieu d’user tant de stylos.

Pas de fromage

C’est bien dommage.

A Szeged, de la Faculté

Drôlement je fus éjecté

Par des messieurs

Très sérieux.

C’était mon poème Cœur pur

Qui me valait ce coup si dur.

Levant  l’épée

De l’épopée,

Invoquant Dieu et la Patrie,

Devant moi c’était des furies.

J’entends toujours

Leurs beaux discours:

„Mon vivant, vous ne pourrez pas

Etre professeur ici-bas”,

Qu’ils ont henni,

Ces culs bénis!

Tu jubilais, Antal Horger,

Que le poète eût son congé.

Chacun sa joie,

Chacun sa voie.

Diplôme ou pas de licencié,

J’enseignerai au peuple entier.

Tous les degrés

Sans votre gré!

(Guillevic)